Initialement adressée à « Cheikh » Imran Hussein, suite à son appel à l’ « émigration » lancé à la communauté musulmane française

Sections : 

Introduction

Salutations

Les musulmans en France : opprimés et persécutés ? 

La France est-elle « notre » pays ? 

« Là-bas », serons-nous « chez nous » et en sécurité ? 

Quels pays sont vraiment « musulmans » ?  

L’émigration du temps du Prophète (saas) 

Une « retraite stratégique » ? 

L’Islam et le choc des civilisations

La Russie face à l’Empire
Qu’est-ce que l’eschatologie islamique ?
La France devient-elle totalitaire ?
La place des musulmans en France
Les enseignements de l’Islam
Conclusion

Message forcené de « Cheikh » Imran Hussein en addendum à son appel à la Hijra

Introduction

Cette lettre ouverte est la réponse d’un musulman français à l’appel à l’émigration lancé par « Cheikh » Imran Hussein aux musulmans de France suite à l’attaque contre Charlie Hebdo. Une première version lui en a été adressée à titre privé le 25 janvier, en anglais, et n’a pas reçu de suite notable – sinon une dérobade condescendante et un renvoi à un nouvel appel plus tonitruant encore de folie furieuse, qui n’a heureusement pas été relayé (il est cité intégralement à la fin de cette lettre). Elle est maintenant publiée en tant que lettre ouverte, dans une version enrichie et structurée afin d’en faciliter la lecture et la compréhension, mais elle garde la même teneur que la lettre qui fut adressée à Imran Hussein via courriel. Ce n’est pas tant pour obtenir une réponse de sa part que nous publions cette lettre – car il n’est manifestement pas dans une démarche d’ouverture et de dialogue mais de prédication fanatique et forcenée – qu’à destination des publics français.
Imran Hussein est parfois présenté comme un savant de l’Islam spécialiste de « l’eschatologie », et portant un regard éclairé sur l’actualité internationale qu’il analyse au regard des sources théologiques. Sans récuser l’intérêt que peuvent présenter certaines de ses analyses, quiconque a des connaissances islamiques un tant soit peu sérieuses peut affirmer avec certitude que sa légitimité, son autorité et le sérieux de ses travaux d’exégèse et de ses analyses théologiques sont nuls et contredisent bien des enseignements fondamentaux de l’Islam. Cette lettre ouverte sera une première esquisse, un premier jalon dans un effort visant à le démontrer à tous ceux qui n’en sont pas convaincus en écoutant ses divagations. Elle sera suivie par d’autres écrits et documents plus ciblés et plus synthétiques, et par la traduction d’un récent discours religieux de Sayed Hassan Nasrallah consacré à l’eschatologie islamique authentique dans son rapport à l’actualité internationale et à la fin des temps. Sayed Hassan Nasrallah y dénonçait notamment, en s’appuyant sur des preuves qui font l’unanimité des écoles de l’Islam et de toute personne rationnelle, les dangers représentés par les prédicateurs qui prétendent connaître l’avenir, dont Imran Hussein est un parfait exemple (pour les arabophones, voir dès à présent ici et ici).  
Cet appel à la hijra, ou « émigration », lancé aux musulmans français du fait de leur situation en France et de ce que les événements actuels peuvent laisser présager d’après lui, est absolument insensé, scandaleux et irresponsable, et même franchement grotesque – et c’est une évidence, que l’on se base sur des critères rationnels, moraux ou religieux –, au point qu’un tel individu ne devrait pas même recevoir la moindre considération, et encore moins motiver un long effort de réponse qui consistera nécessairement en un égrenage fastidieux de truismes. Mais le contexte étant ce qu’il est, Imran Hussein étant considéré par d’aucuns comme une autorité, et son premier appel ayant malheureusement été relayé par plusieurs sites d’information alternatifs sans les avertissements et caveat nécessaires (par légèreté, imprudence ou ignorance, voire, on a parfois pu le craindre, dans un agenda politique de couleur brun – bleu marine), ce qui lui a permis de dépasser les 150 000 vues (toutes sources confondues), sans qu’il ait suscité de réponse formelle et publique à notre connaissance, cette démarche peut ne pas être inutile.
Pour conclure, je précise que je ne prétends pas m’exprimer au nom de tous les musulmans de France : j’ai moi-même trop souffert d’entendre des voix dépourvues de toute légitimité (autoproclamées ou nominées d’en haut et/ou d’en dehors de notre communauté à des fins de contrôle, d’infantilisation et même d’humiliation) s’exprimer en mon nom et proférer des insanités et même des infamies. Je ne prétends pas à l’adhésion de l’ensemble de la communauté musulmane française au fond et à la forme de tous les points avancés ci-dessous, mais je suis convaincu du fait que mon analyse est bien plus conforme au bon sens, au droit moral et positif, aux lois divines, à la réalité de la situation en France et dans le monde et au sentiment de la grande majorité des musulmans français que ne le sont les élucubrations charlatanesques d’Imran Hussein.

Salutations

Salutations de paix (As-salamu ‘alaykoum),

Je tenais à vous exprimer ma plus vive indignation au sujet de votre vidéo invitant les musulmans français – et en particulier ceux qui ont des origines étrangères – à émigrer en direction de « leur » pays, et à vous demander de bien vouloir clarifier le fond de votre pensée et d’apporter des preuves et arguments valables pour soutenir vos propos. En tant que musulman, franco-algérien (né et ayant vécu en France, et ayant la double nationalité), en tant qu’homme de principes, attaché à la morale et au droit, et, avec la Grâce de Dieu, en tant que personne douée de raison et de discernement, je ne peux qu’être profondément scandalisé par à peu près tout ce que vous dites. Avec tout le respect qui est dû à un aîné, dont la bienveillance peut être postulée, et si je puis exprimer le fond de ma pensée, je considère vos exhortations contraires au bon sens, à l’éthique et à toute justice, et opposées aux enseignements fondamentaux du Saint Coran et de notre Prophète Muhammad (saas) tels que je les comprends. Et plus encore, irresponsables dans ce contexte.
Je vais donc m’efforcer de justifier mon point de vue de la manière la plus claire, la plus ferme et la plus respectueuse, en espérant que je pourrai obtenir une réponse argumentée à mes objections.
Les musulmans en France : opprimés et persécutés ?
Vous avez commencé par décrire la vie en France pour les musulmans comme impossible. Selon vous, la situation est telle que nous n’avons dorénavant qu’une seule alternative : soit nous renier, baisser la tête et perdre notre dignité, soit partir, émigrer.
Je ne suis pas d’accord avec votre analyse de la situation. Certes, il y a clairement une offensive politique et médiatique contre l’Islam et les musulmans – et ce dans tout l’Occident, du reste, et pas seulement en France : la première fois que j’ai entendu ces exhortations insensées à l’émigration, c’était de la part d’un imam salafiste (palestinien de surcroît) à Miami en 2008, durant les élections présidentielles, au sujet de la phrase de John Mc Cain à propos d’Obama. Et du reste avant cela, Marcus Garvey et Malcolm X l’avaient prôné auprès des Noirs des Etats-Unis, mais heureusement, le grand Malcolm X a radicalement changé sa perspective lorsqu’il a eu accès à l’Islam authentique et à son message universel – mais vous voulez apparemment nous faire régresser d’un siècle. Certes, nous sommes méprisés, avilis, piétinés, etc., c’est la vérité, mais tout cela se produit surtout dans les médias, dans l’arène politique, etc., et donc dans d’autres sphères que celle de la vie quotidienne. Dans la vie de tous les jours, les difficultés ne sont pas si grandes. Nous vivons dans la vie réelle, pas à la télévision, et du reste, nombreux sont ceux qui désertent les médias dominants au profit d’Internet : l’exemple du succès de Dieudonné suffit à démontrer que des millions de personnes – et pas que des musulmans, loin de là – se moquent éperdument de la propagande politico-médiatique. Bien sûr que nous faisons parfois l’expérience de ce que l’on pourrait clairement appeler des préjugés, du racisme, de l’islamophobie dans notre vie quotidienne, et peut-être même que plus notre milieu socio-professionnel est « élevé », plus ces agressions deviennent vives et palpables – mais alors nous sommes mieux armés encore pour nous défendre. Mais les ignorants, les brebis et les fielleux ne sont pas d’un naturel offensif et peuvent être aisément calmés s’ils s’avisent de dépasser les limites, surtout que le caractère et la culture « originels » des arabo-musulmans sont loin de s’être dissipés, et que nous sommes, en général, des éléments fiers, sensibles à l’honneur et à la dignité, et donc nullement disposés à nous laisser marcher dessus – dans la tradition authentique, mise à jour, du panache français.
Ainsi, contrairement à ce que vous prétendez, notre barbe ne pose aucun problème, pas plus que le voile de nos sœurs, de nos épouses ou de nos filles, du moins aucun problème que nous ne puissions surmonter – car l’opprobre laïciste sur le voile, unique dans le monde, que nous subissons en France, est effectivement un véritable problème, mais à défaut de le lever (ce qui peut être réalisé), nous avons déjà pu contourner cet obstacle qui ne constitue pas une entrave majeure. Ce n’est pas comme si nous étions une minorité marginale : nous sommes des millions, et nous sommes une communauté visible, parfois dominante dans certaines zones géographiques et quartiers, et coexistant avec des millions de non-musulmans qui n’ont rien contre nous, au contraire. Ce n’est pas comme si nous ne pouvions pas vivre comme nous le souhaitions, nous le pouvons tout à fait. Pour mémoire, jusque dans l’enseignement supérieur, il est arrivé plusieurs fois que des enseignants d’Université trop zélés soient sanctionnés par leur hiérarchie – et même hués par leurs élèves – pour avoir fait des remarques désobligeantes à des filles voilées. On peut voir des filles voilées jusque dans les plus grandes écoles parisiennes, de Henri IV à l’Ecole Normale Supérieure. Et vous serez peut-être même surpris de savoir qu’il y a quelque temps de cela, à l’époque où j’y étais moi-même, il y avait une enseignante française d’origine arabe à l’Université Paris-IV Sorbonne (lieu hautement symbolique) qui portait le voile durant ses cours même, au moins durant une année scolaire entière, et je n’ai pas connaissance du fait qu’elle ait été inquiétée, même si, bien sûr, bien des dents ont dû grincer.
Nous pouvons donc toujours avoir la tête haute, rester attachés à nos croyances et à nos principes tout en menant une vie normale, saine, épanouie, et accéder, de plus en plus, à toutes les sphères honorables de la vie sociale et professionnelle (car nous ne nous lamenterons pas de nous voir interdire l’accès de certaines portes, que ceux qui sont attachés à leurs convictions et à leur dignité n’aspirent aucunement à franchir). Nos mosquées sont pleines le vendredi, et même trop pleines, de nouvelles mosquées florissant aux quatre coins de la France, dans les endroits les plus reculés. Sont-ce là des signes d’une vie religieuse moribonde, étouffée, menacée ? Certes non, bien au contraire. Oui, nous musulmans de France sentons bien que nous sommes attaqués, mais nous ne sommes pas démunis comme vous le prétendez, nous ne nous sentons ni faibles, ni vulnérables, ni désorientés et encore moins perdus ou en proie au découragement ou au désespoir. Nous avançons, et nous restons fermement attachés à nos principes, et si besoin est, nous irons plus loin encore dans l’affirmation de notre identité et les revendications, dans le strict respect d’autrui que notre religion nous impose, afin d’être pleinement acceptés partout où nous le souhaitons, et de ne plus être soumis à de quelconques formes de discrimination. Grâce à l’éducation que nous ont transmise nos parents et à l’instruction que nous avons reçue durant notre scolarité et nos études, et à celle que nous avons acquise de nous-mêmes, grâce à toutes les opportunités qui nous sont offertes ici en France, nous sommes devenus plus éveillés et plus cultivés que nos parents, plus savants et plus actifs jusque dans notre religion (comme le montre le port très largement répandu du hijab), nous avons accédé à des postes de responsabilité plus importants, et nous sommes de plus en plus actifs dans notre société. Et selon toute vraisemblance, si Dieu le veut, nos enfants iront plus loin encore, sans jamais se renier ni oublier que nos principes et nos traditions sont pour nous essentiels et indissociables de notre identité.
Voilà pour ce qui concerne votre analyse de la situation.
La France est-elle « notre » pays ?
Vous affirmez que la France n’est pas notre pays. Bien que nous soyons nés ici, que nous ayons été élevés ici, que nous ayons construit toutes notre existence ici et nous sentions chez nous, etc., vous nous récusez le droit d’affirmer que nous sommes ici chez nous, que la France est bien « notre » pays. Je ne comprends vraiment pas comment quiconque peut légitimement déclarer de telles choses, avec un tel aplomb. Comment peut-on s’adresser ainsi à des millions de personnes et asséner à chacun d’entre eux : « Cette terre sur laquelle tu es né, où tu as grandi et vécu et que tu as héritée de ton père, cette maison que tu as construite et dans laquelle tu vis avec ta famille, où tes enfants sont nés et où ils grandissent, cette ville et ce pays que tu aimes, tes voisins, tout ce à quoi tu es attaché par des liens matériels et immatériels, tout cela n’est pas à toi. Tu n’es pas chez toi. Veux-tu savoir où est ta véritable demeure ? C’est un endroit avec lequel tu n’as peut-être plus aucune attache, un endroit où tu n’es peut-être jamais allé, dont tu ne parles peut-être pas même la langue et pour lequel tu ne ressens peut-être rien, mais c’est ta seule et unique demeure alors retourne-y dès maintenant. » Quelles sont ces paroles insensées ? Sommes-nous des colons sionistes, ou des descendants de colons pour mériter de tels outrages ? Quelle autorité, quelle base pourraient-elles permettre de rendre légitimement des verdicts si radicaux ? Ce sont là des questions d’ordre légal, moral et factuel qui ne peuvent être déterminées par aucune personne ou instance autres que celles qui sont directement concernées, et dans un cadre très strict, sinon par abus et violation des droits les plus fondamentaux – comme l’ont fait les sionistes en 1948 lorsqu’ils ont expulsé les Arabes par la force des armes, leur affirmant qu’ils n’étaient pas chez eux en exhibant leur titre de propriété falsifié vieux de 2000 ans.
Je précise que je ne m’exprime pas spécifiquement pour mon cas particulier. Il se trouve que je me sens tout à fait chez moi en Algérie, et que du reste, j’ai vécu dans plusieurs pays arabes durant quelque temps, et même dans d’autres pays où j’ai pu profiter d’un grand confort matériel (bien plus qu’en France) et où je me sentais très bien. Je maîtrise l’anglais, l’arabe et d’autres langues encore, et je peux me sentir tout à fait à mon aise dans bien des endroits. Et je peux même avouer qu’il y a plusieurs années de cela, j’avais effectivement le sentiment que ma place n’était pas en France mais ailleurs, dans un pays arabe et musulman, et c’est pourquoi j’ai voyagé et essayé de m’installer ici ou là, mais cela n’a jamais duré plus d’un an. Chaque fois, une raison impérieuse me ramenait en France, comme si Allah me répétait incessamment : « Cesse de fuir tes responsabilités, ta place est en France, ton devoir est en France. »  Et comme Victor Hugo, j’ai découvert à l’étranger à quel point j’étais attaché à mon pays. Mais je précise que je ne considère aucunement de telles expériences et sentiments personnels comme des arguments universels recevables en eux-mêmes, et je ne les avance que pour donner plus de poids à mon argumentation et montrer que contrairement à ce que vous prétendez, ce n’est certes pas forcément une nécessité d’ordre matériel qui nous maintient en France mais bien des considérations d’ordre supérieur : c’est ici que nous devons être, et nous ne pouvons être « chez nous » nulle part ailleurs.
« Là-bas », serons-nous « chez nous » et en sécurité ?
Je n’arrive vraiment pas à comprendre comment vous pouvez écraser l’infinité des cas particuliers et les condenser en une seule et unique proclamation : « Vous tous, millions d’existences, retournez chez vous – à savoir, la demeure de vos ancêtres, qui, je le décrète, est votre demeure. » Que faire de ceux qui n’ont aucun lien avec leur « demeure » ? Que faire s’il n’y a pas d’endroit spécifique, ou s’il y en a plusieurs, dans différents pays, comment faire son choix – sans même parler des Français convertis ? Comment partir, où aller ? Où habiter ? Et si nous ne pouvions pas trouver de place, si nous ne pouvions pas nous intégrer, nous adapter à des modes de vie très différents ? Si nous ne trouvions ni accueil, ni logement, ni travail, ni assistance, ni bien-être, qu’il soit d’ordre matériel, moral ou spirituel ? Et il est en effet très vraisemblable que nous n’y puissions pas même nourrir nos familles, car nous parlons de pays du Tiers Monde où le chômage est considérable, la misère criante, et les problèmes difficilement surmontables pour les locaux même, qui sont le mieux armés pour ce faire et qui ont bien du mal à vivre convenablement. Du reste, ils bénéficient souvent de l’aide que peuvent leur apporter leur famille outre-Méditerranée – et dont ils seraient privés si nous les rejoignions. Et ils nous considèreraient certainement, et avec bien plus de légitimité que ne peuvent le faire les Français d’extrême droite, comme des envahisseurs étrangers venus manger leur pain qui ne suffisait pas même à les nourrir.
Que dire en effet du pays même où nous devrions nous rendre selon vous, de la société que nous trouverons, comme si accueillir comme cela des millions de personnes ayant une mentalité et des mœurs très différentes pouvait se faire comme cela, sans heurts, surtout dans nos pays très fragiles qui seraient justement encore plus déstabilisés par ces raz-de-marée humains ? Ne voyez-vous pas que cette fantasmagorie chimérique (car Dieu merci, vous préconisez quelque chose d’absolument insensé et impossible) est une recette infaillible pour générer le chaos et la destruction, tant au plan individuel, avec les millions de vies que vous voulez déraciner et briser, qu’aux plans national et sociétal ? Ce que vous prônez contredit frontalement la morale, la justice, la raison et la religion. Ordonner ainsi, de manière indiscriminée, à des millions de personnes d’abandonner leurs vies, leurs foyers, et d’émigrer vers l’inconnu alors qu’ils pourraient tout simplement rester où ils sont et continuer à vivre à leur gré et même améliorer leurs conditions de vie et celles de leurs concitoyens (et je parle bien évidemment de toutes les conditions d’une vie authentique, du matériel au spirituel), est tout simplement absurde. D’autant plus que lorsque nous sommes chez nous, il est plus facile de se défendre face à l’adversité, car nous sommes en terrain familier : nous connaissons notre société, ses us et coutumes, ses lois, nous avons des proches, une communauté, etc., tant de repères qui facilitent grandement l’existence et la lutte. Que dire de tous les problèmes inconnus auxquels nous devrons inévitablement faire face dans « notre » nouveau pays, avec tous les handicaps d’un nouveau-venu, seul, inexpérimenté et impuissant ? N’est-ce pas justement pour cette raison que notre religion nous enjoint notamment la bonté et la charité envers les voyageurs et les étrangers, car ils comptent parmi les plus démunis ?
Ce n’est pas un argument recevable que de dire que puisqu’à tel endroit, on rencontre tel et tel problème, alors il faudrait fuir, émigrer, car les situations évoluent, de la sécurité à l’insécurité et inversement, de la tolérance à l’intolérance et inversement (cf. Syrie, Libye, etc.), de l’irréligion à la foi et inversement (URSS communiste à Russie orthodoxe, Iran du Shah à République Islamique, etc.). Quelqu’un qui aurait fui l’Algérie en 1990 pour la Libye ferait aujourd’hui le chemin inverse. Sommes-nous donc supposés, nous autres musulmans, devenir comme les Bédouins d’antan et vivre en nomades d’une place à une autre, fuyant les problèmes au fur et à mesure qu’ils apparaissent, ou vivre isolément comme vous le recommandez, se retirer dans la brousse en ermites ou en mormons ? Sont-ce là les enseignements de l’Islam ? Fuyez la compagnie de vos semblables et vivez seuls dans les bois comme des sauvages ? Ne vivez qu’avec des musulmans, et si vous êtes né au mauvais endroit (ou si la situation a changé, ce qui ne peut manquer de se produire tôt ou tard où qu’on aille), faites vos bagages et quittez les lieux ? Déménagez chaque fois qu’un problème survient, au lieu de l’affronter courageusement et de le résoudre ? Fuyez le champ de bataille, comme s’il y avait un seul endroit sur la face de la Terre où les descendants d’Adam ne seront pas éprouvés dans leur vie et dans leur foi ? Dieu nous a créés justement pour cela, pour tester notre foi et notre endurance. Et toute la Terre Lui appartient, et n’a été créée et peuplée que dans ce but. Même en Syrie et en Irak, où les hommes sont découpés en morceaux par le plus grand danger qu’ait connu l’Islam à ce jour, à savoir la terreur de l’Etat Islamique, et ont le choix (lorsqu’ils l’ont) entre se convertir à un rite barbare qui n’a rien à voir avec l’Islam ou se faire égorger et voir leur femme et leurs enfants captifs, tout ce qu’on pourrait dire, c’est que l’émigration est autorisée, et certainement pas qu’elle est obligatoire. Et ceux qui restent pour combattre doivent être encouragés et loués, même si ceux qui fuient pour leur vie devant un danger réel, concret et non pas lointain et fantasmé ne doivent pas forcément être condamnés. Quant à dire que l’analogie n’est pas valable car l’Irak, contrairement à la France, est une Terre d’Islam (à considérer qu’une Terre d’Islam est une Terre habitée par des Musulmans, ce qui n’est pas une condition suffisante selon moi), je vous réponds que toute la Terre est à Allah, et qu’Il l’a promise tout entière en héritage aux justes et aux pieux d’entre Ses serviteurs avant la Fin des Temps. Et certes pas à coup d’invasions et de conquêtes comme Bush prétendait « propager » la démocratie, mais avec la venue du Mahdi et du Messie (as) qui unifieront les rangs de toutes les bonnes volontés, qui commencent déjà à s’allier et à se réunir aux échelles locales, nationales et internationales.
Quels pays sont vraiment « musulmans » ?
Et quant au sujet de la foi elle-même, est-ce que tous les pays majoritairement musulmans sont vraiment musulmans ? Est-ce que l’Islam, dans son authenticité, y occupe une place importante, du politique au social ? N’y a-t-il pas de voies de perdition là-bas, aussi dangereuses qu’ici (voire plus, car nous n’y sommes nullement préparés) ? Et des voies de salvation tout aussi sûres en France, voire plus sûres encore, car j’ai vu bien des « Occidentaux » plus pieux et plus savants en Islam que bien des gens parmi leurs frères « orientaux », qui sont bien plus exposés à l’ignorance, à l’obscurantisme et à l’aveuglement – Dieu merci, les musulmans de l’Etat Islamique ne sont que très marginalement occidentaux ? Dans certains pays « musulmans », il est dangereux d’appartenir à certaines écoles de l’Islam et même de prononcer toute parole de vérité. En Arabie Saoudite par exemple, où on peut facilement être arrêté, emprisonné, torturé et mutilé pour peu de chose, ou dans des lieux où les idéologies salafiste et wahhabite sont très présentes comme l’Algérie, on peut être exposé à du rigorisme et même à du fanatisme, qui sont tout à fait étrangers à l’Islam. Sans parler de la Libye, de la Syrie ou de l’Irak, ou on risque tout simplement de se faire couper la gorge, ou encore de ce qui se passe au Bahreïn. Notre religion, ce me semble, n’est certainement pas le simple formalisme et l’ensemble de rituels extérieurs prôné par les « salafistes » et autres rigoristes littéralistes qui se limitent à l’écorce et nient la sève, mais avant tout un système de valeurs qui doit s’incarner dans la vie quotidienne, et qui accorde une place fondamentale à la justice, au droit, à la tolérance, au savoir et à la résistance à l’oppression. Avez-vous oublié la fameuse parole de Muhammad Abduh (« Je me suis rendu en Occident, et j’ai vu l’Islam sans les musulmans ; je me suis rendu en Orient, et j’ai vu les musulmans sans l’Islam ») et ses enseignements ? En ce sens, le moins qu’on puisse dire est que désigner les régimes politiques et les sociétés les plus proches de l’Islam authentique ne va pas de soi, et sur bien des points qui vont du politique au social, j’estime que la France l’emporterait non seulement sur l’Arabie Saoudite et les monarchies du Golfe, mais même sur des pays comme l’Egypte.
Notre foyer est ici, nos moyens de subsistance sont ici, nos droits et nos devoirs sont ici, c’est ici qu’est notre place et que nous pouvons avoir un rôle à jouer, un message à transmettre. Dieu nous a fait grandir ici et nous a donné les outils nécessaires afin d’agir dans ce contexte, dans cette société, nos connaissances et capacités ont été développées dans ce cadre précis. Si nous partons, tout cela perdra l’essentiel de sa valeur, et pourra même être un handicap dans le nouveau contexte où nous nous retrouverions. Alors que nous avons la possibilité de faire beaucoup de choses ici, si nous partons, nous deviendrons incapables de faire grand-chose, que ce soit pour nous-mêmes et pour notre communauté restreinte ou élargie, pour la France ou pour le pays de destination.
L’émigration du temps du Prophète (saas)
Vous nous exhortez à émigrer en nous présentant cela comme une sunnaobligatoire du Prophète (saas), et en nous rappelant que même en vivant en Occident, nous sommes tenus de la suivre, impliquant clairement que ne pas le faire serait une désobéissance de notre part, un reniement des préceptes de notre Prophète (saas). Mais encore une fois, j’estime que cette alternative que vous nous présentez de manière catégorique est fausse et abusive, tant du point de vue des faits que du point de vue des pratiques, enseignements et injonctions du Prophète (saas) telles qu’elles sont reconnues par l’ensemble des musulmans.
Il est vrai que le Prophète Muhammad (saas) a dans un premier temps suggéré (et certainement pas ordonné) à un petit groupe de fidèles persécutés d’effectuer la hijra en Abyssinie, afin de préserver leur foi et même leur vie, qui était directement menacée par les Quraysh de La Mecque face auxquels ils n’avaient pas les moyens de se défendre. Ils faisaient en effet partie des catégories sociales les plus vulnérables, et subissaient non pas seulement des brimades et injures, mais des tortures qui pouvaient aller jusqu’à la mort, comme l’exemple fameux de ‘Ammar b. Yasir et de ses parents. Mais le Prophète (saas) n’a émis cette suggestion que cinq années après la proclamation de l’Islam, et donc après cinq années de persécutions terribles incomparables avec ce qu’on peut voir ou même imaginer en France (dans un futur proche ou lointain), et seulement pour un groupe très restreint (moins de 20 personnes, qui furent suivies l’année suivante par 80 environ, soit une centaine au total), la majorité des musulmans étant restée à La Mecque avec le Prophète (saas). De plus, il ne les a pas envoyés à l’aventure, vers l’inconnu, mais auprès du Négus d’Ethiopie, un chrétien généreux et juste en qui il avait pleine confiance et dont il savait qu’il accueillerait bien ces émigrés – et qui deviendra un précieux allié des musulmans. Il n’y a donc pas la moindre analogie possible entre les émigrations en Abyssinie et ce à quoi vous nous invitez.
De même pour la principale émigration vers Médine qui marque le début du calendrier islamique, et qui eut lieu 13 années après le début de la proclamation de l’Islam, soit 13 années de souffrances indicibles pour les musulmans – ostracisme, blocus économique menant à la famine, tortures, meurtres, etc. Et pourtant jamais l’ordre de « fuir » n’a été donné, ni même recommandé. Tout au plus était-il permis, voire suggéré à certaines catégories particulièrement vulnérables et minoritaires. Ce n’est que lorsqu’une délégation de Médine a prêté allégeance au Prophète (saas) et que l’Islam s’y est implanté, après le second serment d’allégeance à Aqaba, qu’il a commencé à suggérer aux musulmans de s’y rendre par petits groupes, non pas tant pour leur propre protection que pour l’édification de la première société musulmane qui était bien évidemment une nécessité absolue en ces temps où l’Islam était extrêmement fragile. Et ce n’est que lorsque les Quraysh se sont décidés à attenter collectivement à la vie du Prophète (saas) qu’il a lui-même fait l’émigration, et que la plupart des musulmans se sont retrouvés à Médine avec lui.
Le Prophète (saas) avait une Révélation directe de Dieu, et donc parlait et recommandait avec certitude et non pas sur la base de simples prédictions dues à des analyses qui pourraient très bien ne pas avoir l’autorité et la solidité nécessaires, et pourraient tout à fait être réfutées et contredites – pour ne pas dire qu’elles sont complètement extravagantes. D’autre part et surtout, il avait la responsabilité de sauvegarder l’Islam, qui était alors menacé d’extinction, en fondant un foyer sûr où l’Islam et les musulmans pourraient vivre en paix, en sécurité, et se constituer en une véritable communauté – ce qu’ils ne pouvaient alors faire nulle part sur la face de la Terre.
Ainsi, que ce soit pour l’Abyssinie ou pour Médine, ce n’était que pour une durée limitée, c’était à la suggestion de l’Envoyé de Dieu (saas) qui recevait la Révélation divine, et surtout, ce n’était jamais une obligation, même si dans ces conditions, il était normal que la place des nouveaux convertis à l’Islam soit aux côtés de leur Prophète (saas) dans une Terre d’Islam authentique qu’il fallait bâtir dès les fondements. Le Prophète (saas) était infailliblement informé par Dieu de ce qui allait advenir et avait donc toute autorité pour ordonner, mais malgré cela, il n’a fait que suggérer et inviter et certainement pas ordonner, et il n’a jamais prononcé le moindre mot de mépris ou de condamnation au sujet des musulmans qui, pour diverses raisons, sont restés à La Mecque (et qui ont également contribué, à leur niveau, à l’avènement de l’Islam). Et il n’a pas invité les musulmans à quitter la sécurité pour le danger et l’inconnu (voire le dénuement et/ou la mort assurés) comme vous le faites avec les musulmans de France, mais à fuir un danger pour une plus grande sécurité – si, effectivement, ils s’estimaient en danger – et à le rejoindre avec une solide garantie de sécurité et de prospérité, celle de Dieu et de son Prophète (saas), en vue d’œuvrer à l’édification de la première société musulmane de l’histoire. Le Prophète (saas) avait la garantie d’un refuge sûr à Médine, et il avait pris toutes les dispositions, sur plus d’une année, pour s’assurer que les musulmans seraient bien accueillis, qu’ils seraient installés dignement et seraient pourvus de moyens de subsistance, et malgré cela Dieu n’a rendu obligatoire l’émigration que pour lui car la diffusion du message de l’Islam était sa responsabilité. Le Prophète (saas) était extrêmement soucieux du bien-être matériel et psychologique des gens, et jamais il ne se serait permis de lancer un tel appel désordonné au « sauve qui peut » qui n’aurait pu que déstabiliser et effrayer les musulmans, qui étaient en nombre limité, alors que dire aujourd’hui de cet appel lancé à des millions de personnes, et qui veut avoir le retentissement de la Trompette du Jugement Dernier ? Où pourraient-ils trouver un tel refuge ? Dans quel but, quelle serait leur mission aujourd’hui ? Quel que soit l’angle selon lequel on considère les choses, votre appel me parait insensé.
L’émigration n’est pas un départ impromptu et inconsidéré vers l’aventure et le danger. Bien au contraire, c’est un projet mûrement mûri et préparé par chaque individu, dans des conditions qui ne sont pas les nôtres, du moins pas de la manière globale que vous préconisez, et qui nécessiterait une situation dans lesquelles un danger direct et concret pèserait sur notre vie et sur notre foi – voire même sur la pérennité de la foi musulmane elle-même – et l’existence d’un endroit sûr où se réfugier. Vous laissez entendre que nous aurions le devoir de partir sous peine de contrevenir aux injonctions de notre religion, alors qu’au contraire, c’est bien plutôt l’émigration que vous prescrivez qui constituerait la véritable désobéissance. Sans parler du fait qu’un innocent ne fuit pas, car il est dans son droit, et qu’il ne veut pas donner prise à ses ennemis ni leur céder sans résistance ce qu’ils convoitent illégitimement. Seuls les coupables et les lâches fuient le danger – et seuls les insensés fuient sans raison.
Une « retraite stratégique » ?
Vous dites très justement que l’émigration de Muhammad (saas) n’était nullement un acte de lâcheté, et vous rappelez que nous, les partisans de Muhammad (saas), ne nous soumettons pas à l’oppression, que nous ne sommes pas des lâches et que nous ne fuyons ni les adversités ni les champs de bataille, quels qu’ils soient. Et c’est pourquoi vous vous efforcez de présenter cette émigration massive et soudaine non pas comme un nouvel exode (cette fois pour les fils d’Ismaël), mais comme une mesure nécessaire face à un ennemi extrêmement puissant et décidé à nous éradiquer. Vous prétendez que si, Dieu nous en préserve, nous vous écoutions et émigrions, ce ne serait pas une fuite lâche et déshonorante du champ de bataille, une abdication face à l’adversité, ce que nos principes ne nous permettent pas, mais simplement une sorte de « retraite stratégique » avant de pouvoir revenir plus forts et de remporter la victoire. Avec tout le respect que je vous dois, cette analyse me paraît absurde et choquante.
Ainsi, le fait d’émigrer, d’abandonner notre maison, notre travail, nos amis, toute notre vie, de fuir les lieux non pas face à un danger connu et présent, comme l’Etat Islamique en Syrie ou en Irak, mais face à un danger confus et distant, ne serait pas une fuite stupide et ignominieuse mais un acte sensé et courageux ? Car quel que soit le danger, qui est sans aucun doute réel, mais infiniment moins grand et moins imminent que ce que vous affirmez, pourquoi ne pas l’attendre ? Pourquoi ne pas rester ici et essayer de le prévenir, puis de l’affronter s’il doit absolument se présenter ? Pourquoi ne pas même envisager de lutter, de résister, de combattre ? Sommes-nous des brebis, ou des veaux ? Non, nous ne sommes pas des lâches ni des insensés, et quels que soient les dangers qui se présentent, nous ferons face et nous nous défendrons de toutes nos forces. Nos parents et grands-parents ont quitté leur pays pour venir ici et s’y installer, ils ont durement gagné leur vie et enduré bien des difficultés afin de nous offrir une situation honorable, ils ont œuvré à la reconstruction de la France et bâti nos maisons, et nous devrions abandonner tout cela, rendre tous leurs efforts vains, fuir au loin et tout recommencer à zéro simplement à cause de l’indistinct et lointain grondement du tonnerre ? Nous devrions nous précipiter vers l’inconnu où tant de difficultés nous attendent, prévisibles et celées, face auxquelles nous serions complètement démunis ? Alors que quoi qu’il puisse arriver en France, nous connaissons très bien le terrain pour y être né, y avoir vécu et contribuer à le façonner, si bien qu’il sera bien plus facile de résister ici et de préserver nos principes et notre dignité, et ce quel que soit le danger ? N’est-ce pas une oppression, et même une absurdité que de nous imposer cette fuite ? Et Dieu sait que nous ne sommes ni faibles, ni seuls, ni démunis, et que la coexistence est loin d’être impossible comme vous le suggérez. Non seulement nous sommes forts, mais nous serons aux côtés des centaines de milliers de Français non-musulmans qui sont attachés au droit, n’ont pas de préjugés, et comprennent la logique pernicieuse du choc des civilisations qu’on essaye d’imposer en France pour la détourner des véritables questions (d’ordre politique, économique et social), et à laquelle celle-ci a tout à perdre.
Et du reste, que ferons-nous concrètement, en Algérie ou ailleurs, durant toutes ces années ? Car il est question de revenir plus forts, mais comment ? Comment se préparer adéquatement à « combattre l’oppresseur » ? Quand et comment devrons-nous revenir ? Combien de temps notre exil va-t-il durer ? La rédemption sera-t-elle pour nous, pour nos enfants, leurs arrière-petits-enfants ? Que faire ? Il est vraiment inacceptable d’être si allusif pour des questions si capitales, qui devraient, à vous écouter, bouleverser des vies entières. Est-ce que vous suggérez que nous rentrions, par exemple, en Algérie pour une dizaine d’années, pour y suivre quelque formation adéquate et nous entraîner pendant quelques années, afin de pouvoir revenir et « envahir » la France et soumettre l’oppresseur d’antan ? Est-ce réaliste, raisonnable, ou n’est-ce pas plutôt qu’une absurde fantasmagorie ? Et pourquoi cette présentation militaire de la situation, comme s’il y avait une guerre ouverte entre l’Islam et la France, et que notre rôle était de refaire les croisades ? Notre religion, bien avant le grand Robespierre, a formellement interdit toute guerre d’agression ou de conquête (« Et si ton Seigneur l’avait voulu, tous les hommes peuplant la Terre auraient, sans exception, embrassé Sa foi. Est-ce donc à toi de contraindre les hommes à devenir croyants ? » – Coran, X, 99 ; « Nulle contrainte en religion » – Coran, II, 252), et aucun exemple de guerre offensive ne peut être trouvé dans la sunna du Prophète (saas). Si nous avions été soumis aux tortures, meurtres, blocus, expropriations dont les musulmans de La Mecque ont souffert, il pourrait être légitime de reprendre notre dû par la force, mais si nous partons de nous-mêmes, quel sera notre grief ? Quelle sera notre justification ? Notre religion nous interdit à la fois d’être oppresseurs et d’être opprimés, mais vous avez manifestement décidé que nous allions en transgresser tous les interdits.
Quiconque part et abandonne volontairement sa situation, ses droits et ses biens sans qu’un danger redoutable, réel et présent l’y ait contraint n’aura aucune légitimité à les réclamer, ni dans ce monde, ni dans l’autre. Si nous quittons la France pour nous installer ailleurs, que ce soit pour quelques années ou pour plusieurs décennies, la France ne sera plus notre pays, et nos revendications ne seront plus légitimes, car ce qui est bien plus facilement envisageable dans un futur pas trop lointain, c’est un durcissement des règles concernant la nationalité : remise en cause du droit du sol, de la transmission automatique de la nationalité aux enfants, nécessaire présence en France xmois chaque année, etc. En vous écoutant, nous nous mettrions alors dans la même situation que les Palestiniens qui ont abandonné leurs maisons en 1948, fuyant la guerre pour un temps très court, pensaient-ils, mais qui ne sont jamais revenus et ont été dépossédés de tout, se retrouvant, jusqu’à ce jour, réfugiés aux quatre coins du monde. Voulez-vous que nous devenions les apatrides de demain ? De nouveaux Juifs errants ? Par notre propre faute, sans y avoir été soumis par la force et sans avoir fait mine de résister, alors que les troupes des Pharaons d’aujourd’hui ne sont ni à nos trousses, ni même constituées – du moins à l’échelle nationale ? C’est vraiment insensé.
L’Islam et le choc des civilisations
Il me semble irresponsable, surtout dans un tel contexte, de donner du crédit à la théorie du « choc des civilisations » prônée et façonnée de toutes pièces par les impérialistes américains, les sionistes et les racistes et extrémistes de tous bords. Vous apportez une caution « islamique » à ces discours haineux et incendiaires, récusés par notre religion, selon lesquels la coexistence entre musulmans et non-musulmans, entre français « de branche » et français « de souche » ne serait pas possible. Maintenant, grâce à vous, ces racistes peuvent invoquer la caution d’une « autorité musulmane » qui appelle très précisément à ce qu’ils appellent, à savoir la « remigration », impliquant la déchéance de nationalité et la déportation, volontaire ou forcée. Ils affirment haut et fort que l’Islam n’a pas sa place en France, et que les musulmans ne peuvent pas cohabiter en paix avec le reste des Français. Et vous joignez votre voix à la leur, alors que notre religion ne prône pas la ségrégation et l’antagonisme mais la paix, la coexistence, l’harmonie, la compréhension et la tolérance, et, bien sûr, la dignité et l’auto-défense – car comme Malcolm X, nous ne tendons pas l’autre joue et sommes à même de nous défendre par tous les moyens nécessaires. Je suis au regret de vous le dire, mais vous êtes, que vous vous en rendiez compte ou non, la recrue rêvée pour les identitaires islamophobes, anti-arabes et anti-immigration, et ils vous louent à longueur de journée sur les forums de discussion. Vous êtes une bénédiction pour eux, et vous tombez à pic, leur permettant d’être encore plus audacieux dans leurs attaques contre l’Islam et les musulmans et leur rejet d’une France multiethnique et multiculturelle.
Une guerre est déclarée non pas contre l’Islam en tant que tel, mais, de manière générale, contre toutes les croyances, traditions, valeurs et libertés authentiques, contre tout ce qui peut amener les individus, communautés et nations à être forts et éveillés, à s’unir et à secouer le joug de toute oppression. L’Islam barbare et obscurantiste d’Arabie Saoudite n’est pas un ennemi de l’Occident, au contraire, il est son principal allié, car il n’enseigne que l’ignorance et la soumission. Les musulmans n’ont pas à craindre en tant qu’ils sont musulmans, mais seulement à hauteur de leur degré d’éveil, de résistance et d’activisme, comme tout autre citoyen, même si aujourd’hui, l’Islam est effectivement présenté comme une cible de choix à cause de ses valeurs et de sa capacité de cohésion. Cette offensive a lieu actuellement à l’échelle mondiale, et la France pourrait bien devenir une ligne de front dans cette guerre politique, idéologique et culturelle – et parfois militaire. Et de même que les Etats-Unis et Israël en sont le fer de lance international, de même que des torchons comme Charlie Hebdo en étaient de diligents soldats, et de même que la hyèneMarine Le Pen et son parti portent haut l’étendard de cette cause, vos propos sont maintenant utilisés comme une caution dans cette offensive, d’où, je le regrette, cette longue lettre de protestation. Vous apportez la voix d’un « savant musulman » dans cette arène du « choc des civilisations », en reprenant ce que disent nos ennemis, à savoir que la coexistence entre musulmans et non-musulmans en France est impossible.
Ne sommes-nous pas, devant Dieu comme devant les hommes, responsables non seulement de nos intentions, mais également de notre démarche, de la manière dont nous transmettons notre message, de notre rigueur, de notre humilité, et des conséquences prévisibles de nos paroles et de nos actions ? Ne devrions-nous pas faire attention à ne pas donner prise à nos ennemis, à ne pas leur permettre d’utiliser à leur avantage nos déclarations et actions, et de faire attention à ne pas égarer les gens dont les vies entières pourraient être brisées si elles essayaient d’appliquer ces exhortations inconsidérées à l’émigration ? Il me semble que vous êtes insouciant, voire ignorant face à ces réalités.
La Russie face à l’Empire
Vous n’apportez pas le moindre élément de preuve pour appuyer vos prédictions invraisemblables, sinon sous la forme d’un paralogisme, à savoir la référence à l’impérialisme américain et à la Russie qui se dresse face à son hégémonie. Quand bien même cette analyse géopolitique serait pertinente – et j’y souscris du reste dans une grande partie– cela n’aurait aucune incidence sur la validité de votre message principal au sujet de la situation des musulmans en France et de vos exhortations à l’émigration. Si vous poussez les gens au suicide en arguant du fait que le soleil se lève à l’Est, le fait que cette dernière proposition soit incontestablement vraie n’accorde aucun poids à la conclusion que vous en tirez, qui n’a absolument rien à voir avec le constat de départ.
L’Empire américain est effectivement déterminé à imposer son hégémonie partout dans le monde, et à écraser toute résistance, surtout celle de la Russie et de la Chine, qui sont ses principaux adversaires (mais on pourrait encore citer l’ensemble des BRICS, l’Iran, la Syrie, certains pays d’Amérique latine, etc.). Certes, l’Empire américain est criminel et vise à une domination sur toute la planète, et il est prêt à écraser quiconque se dresse sur son passage, sans la moindre considération d’ordre moral ou humanitaire. Mais en quoi cet Empire est-il plus impitoyable que ceux qui l’ont précédé, ou que ceux qui vont probablement le suivre ? Tout tyran, tout Empire, depuis Adam (as), n’a reculé devant aucun massacre, aucune atrocité pour assouvir ses désirs hégémoniques. Le fait que les impérialistes sont des barbares est un truisme (Che Guevara le dénonçait déjà en des termes éloquents), et présenter le degré de cruauté de cet Empire comme sans précédent est infondé, car il en a toujours été ainsi (Romains, Croisés, Mongols…). Prétendre que nous sommes au pire endroit au pire moment pour nous pousser à fuir comme des rats – et veuillez m’excuser, mais je ne vois pas comment je pourrais le formuler autrement – n’est qu’une extrapolation gratuite, un effet dramatique dénué de toute réalité. Peut-être vaudrait-il mieux que nous soyons à Tripoli ou à Benghazi ? A Bagdad, à Mosul, à Kobane ? A Raqqa, à Deir-al-Zurr, à Homs ? Dans le Donbass, à Slaviansk, à Marioupol ? Je dirais même que ce qu’ont souffert les musulmans des premiers temps de l’Islam entre les mains des Quraysh est bien pire que tout ce que peuvent et pourront jamais nous faire subir les Etats Français et Occidentaux (bien évidemment, je parle du traitement qui peut être réservé au sein d’un pays, à des concitoyens, du simple fait de leur foi, et non pas des guerres meurtrières qu’ils peuvent mener à l’extérieur pour bien d’autres raisons). Ce qui est effectivement différent aujourd’hui est l’ampleur de la confrontation (politique, médiatique, culturelle et militaire), la puissance de destruction et le risque de guerre nucléaire, mais il serait grotesque de croire qu’on pourrait fuir un tel Armageddon. Au contraire, on a bien vu en Irak, en Libye et en Syrie que c’est justement dans « nos » pays qu’il y a un grand risque de mort et de destruction à une échelle massive, que ce soit par des armes et armées conventionnelles ou non conventionnelles. Par conséquent, même dans le cadre hautement improbable d’une guerre ouverte contre l’Islam et les musulmans, nous serions bien plus en sécurité en France que dans « notre » pays d’origine où nous nous constituerions en cible de choix face à des criminels de guerre génocidaires dont les principes n’ont guère évolué depuis Dresde, Hiroshima et Nagasaki.
Du reste, le fait même que la Russie ait justement la volonté et la capacité de tenir tête à l’impérialisme américain entraine d’après moi des conclusions exactement opposées à celles que vous tirez, ce qui pourrait expliquer pourquoi vous n’avez pas établi de lien entre les deux parties de votre intervention. Le fait que la Russie puisse résister victorieusement à l’Empire, cette Russie qui défend le droit internationalet la diversité du monde, cette Russie qui est venue en aide à la Syrie (et a peut-être ainsi empêché une guerre mondiale) comme aux innocents du Donbass, et qui considère très certainement l’Islam et les musulmans comme des alliés, constitue un facteur qui, au contraire, doit nous pousser à rester en France et à y être de plus en plus visibles, actifs et revendicatifs. Car de même que les musulmans ont pu authentiquement s’intégrer à la Russie malgré les tempêtes suscitées par l’Occident en Tchétchénie, comme l’a montré l’exemple des Kadyrov, nous pourrons nous « intégrer » authentiquement (et non pas nous « désintégrer » à la française) partout dans le monde multipolaire et multiculturel de demain, où que nous soyons. « L’Empire du mal » – qui a créé le choc des civilisations de toutes pièces – est en train de s’effondrer, ses vassaux (dont la France) suivront irrémédiablement, et les forces émergentes sont attachées aux valeurs traditionnelles défendues par Vladimir Poutine, tout comme les musulmans : nous serons donc triomphants où que nous soyons si, comme vous le dites (et comme je le crois et le souhaite), l’Empire Chrétien d’Orient devait être proclamé victorieux de la guerre que l’Occident lui impose.
Ainsi, étant donné l’état des forces en présence, que ce soit à l’échelle nationale ou internationale, il est pour ainsi dire impossible qu’un projet tel que celui que vous envisagez en France puisse réussir. Si on devait effectivement rejouer les années trente avec les musulmans dans le rôle des boucs émissaires, et une conflagration générale entre l’Occident et l’Orient, je soutiens, avec certitude et tout comme vous, que l’Occident ne peut pas l’emporter, ni à l’intérieur, ni à l’extérieur. Aucune des mesures concentrationnaires ou génocidaires impensables contre lesquelles vous nous avertissez ne pourraient être couronnées de succès face à des millions de citoyens qui ne sont nullement disposés à se laisser faire, ni même toutes les autres catégories de populations qui s’élèveront contre ce projet. Que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur, les conditions actuelles sont bien différentes que celles des années 1930, dans lesquelles le fascisme avait le vent en poupe et était victorieux partout. Aujourd’hui, l’impérialisme et son avatar qu’est l’extrémisme, politique ou religieux, dont les néo-nazis en Ukraine ou l’Etat Islamique au Moyen-Orient sont des expansions, sont en déclin.  
En aucun cas ce ne sera la lutte des musulmans contre les non-musulmans, mais la lutte de ceux qui sont attachés à leur identité et à leur dignité, à leur patrie, à leur souveraineté et aux valeurs traditionnelles, à une société multiethnique et à un monde multipolaire régi par le droit international d’un côté, contre les vassaux de l’Empire de l’autre. Comme toutes les guerres qui ont précédé, ce ne sera pas une lutte avec des lignes de démarcation ethniques ou religieuses, mais politiques, économiques et sociales. Les gens peuvent à la rigueur fuir lorsqu’ils sont sur le point d’être vaincus et annihilés, mais certainement pas lorsqu’ils ont le vent en poupe et que leurs ennemis sont en phase de déclin. Personne n’a le couteau sur la gorge, et même là où c’est le cas comme en Syrie ou en Irak, ce qui ne peut pas arriver ici, ceux qui restent pour lutter tomberont en patriotes et en martyrs, ou seront victorieux, car la victoire finale est certaine.
Qu’est-ce que l’eschatologie islamique ?
Il est regrettable que vous ne preniez pas même la peine de préciser la nature de la menace qui pèserait sur nous – ce qui nous attend selon vous, comment, quand et pourquoi cela va advenir – ou d’en apporter des éléments de preuves recevables. Nous n’avons aucune description de vos présages oraculaires qui ne sont ni étayés, ni justifiés, laissant simplement planer une atmosphère d’Apocalypse visant à inspirer la peur et même la terreur, car seul l’Armageddon pourrait justifier un tel appel au « sauve qui peut ». Mais Dieu merci, nous sommes des personnes raisonnables, et nous ne croyons personne sur parole, surtout lorsqu’il s’agit d’exhortations sinon fanatiques, du moins radicales. Bien plutôt, nous suivrons l’injonction coranique : « Dis : Produisez donc vos preuves, si vous êtes véridiques. » (Coran, XXVII, 64).
Vous rendez la hijra obligatoire sans l’autorité nécessaire, sans que les conditions soient réunies – que ce soit au lieu de départ ou aux lieux de destination. Cela me semble absolument scandaleux, et j’aimerais vous demander, puisque vous ne l’avez pas fait, de bien vouloir nous indiquer vos sources. Car vous vous exprimez comme si vous teniez vos informations d’une science exacte, ou d’une autorité infaillible, divine – et encore, les Prophètes mêmes ne se comportaient certainement pas comme vous –, alors qu’il ne s’agit que d’analyses et d’interprétations de votre part qui sont hautement contestables, même s’il vous arrive d’avancer des traditions prophétiques et des versets coraniques que vous interprétez à votre guise, votre opinion étant pour ainsi dire unique au sein de la communauté musulmane. Ce que vous présentez comme la lutte ultime entre Gog et Magog n’est qu’une interprétation qui vous est propre et qui n’est guère répandue dans la communauté des savants de l’Islam, dont la plupart considèrent que Gog et Magog sont les Mongols, qui ont dévasté Bagdad en 1258 (un événement bien plus assimilable à l’Armageddon que ce que nous pouvons actuellement voir et prévoir), et la fin du monde pourrait tout aussi bien être dans 50, 500 ou 5000 ans, ou bien plus encore. Quelle autorité reconnue de l’Islam partage vos vues et accepte vos verdicts ? L’ONU ? D’où tenez-vous donc vos informations concernant la fin des temps prochaine, ou la politique concentrationnaire qui doit être mise en œuvre en France de manière imminente contre nous ? Les avez-vous lues dans quelque arcane, tel un haruspice, ou dans les étoiles ? Ce n’est pas même une exagération de ma part, car vous avez révélé, dans une conférence récente ou vous prédisiez une guerre nucléaire[1] imminente, dans moins de 5 ans, que vous l’aviez vue dans vos rêves – et vous présentiez cela comme une révélation divine à transmettre à l’humanité, et comme un fait absolument indiscutable, ce qui prêterait à rire  : le pseudonyme de l’un de vos principaux traducteurs français, Jean Rigolencore, suggère explicitement qu’il ne s’agit que d’une plaisanterie, d’une vaste supercherie. Pouvoir faire de telles prédictions supposerait que vous ayez : 1/ la faculté d’avoir des rêves prémonitoires (ce qui n’est pas en soi absolument impossible) ; 2/ la faculté de les interpréter avec justesse, ce qui, selon les enseignements de l’Islam, est une faculté réservée à certains Messagers divins, comme le montre l’exemple du Prophète Yusuf (as) interprétant le fameux rêve de Pharaon, dont tout le monde savait qu’il était prémonitoire, mais que personne d’autre que lui n’avait su interpréter justement. N’est-ce pas faire preuve de légèreté et daveuglement, sinon d’une arrogance insensée que de se parer ainsi des prérogatives des plus éminents des Prophètes (saas) ? Je vous répondrais par ces versets de la sourate 53, justement intitulée L’Etoile : « Mais ils n’en ont aucun savoir réel. Ils ne suivent que leurs conjectures, alors que la conjecture n’a aucune emprise sur la vérité » (Coran, LIII, 28).
Ces questions de divination de l’avenir et de la fin des temps sont des choses qui font partie de l’invisible (al ghayb), qui ne sont connues que d’Allah, et qu’Il ne révèle que partiellement à certains de ses Prophètes (as) : « [C’est Lui] qui connaît l’invisible. Il ne le dévoile à personne, sauf à celui qu’Il agrée comme Messager » (Coran, LXXII, 26-27). Le Prophète Muhammad (saas) lui-même disait que le savoir de ce qui adviendrait dans le futur était une des clefs de l’invisible connue de Dieu seul, qu’il s’agisse des événements de demain ou de la fin des temps, dont il ignorait le détail lui-même. « Dis : ‘Je ne vous dis pas que je détiens les trésors d’Allah, ni que je connais l’Invisible, et je ne vous dis pas que je suis un ange. Je ne fais que suivre ce qui m’est révélé.’ » (Coran, VI, 50). Comment pouvez-vous ignorer de manière si flagrante ces versets coraniques et ces traditions authentiques et être si catégorique dans vos prédictions ? Si vous maîtrisez suffisamment la langue arabe, je vous invite instamment à écouter cette conférence de Sayed Hassan Nasrallah (premièreet deuxièmeparties), où il parle très précisément des moyens et des limites de ce que nous pouvons, en tant que musulmans, connaître de l’avenir, notamment au sujet de la fin des temps, en référence aux diverses interprétations qui surgissent quant aux événements actuels. Sayed Hassan Nasrallah y évoque la responsabilité des savants et leur devoir de prudence et d’humilité afin de ne pas égarer les gens ou de s’égarer eux-mêmes.
L’Empire américain est en déclin et finira par s’effondrer (que Dieu fasse advenir cela de notre vivant !), emportant avec lui ses « valeurs » (qui sont toutes cotées en bourse), ses satellites et ses vassaux. Il ne dirigera plus le monde, ni de Washington, ni de Paris, ni même de Jérusalem, contrairement à ce que vous présentez comme une vérité acquise qui ne saurait convaincre que les ignorants, Israël étant voué à disparaître exactement comme l’Algérie française. Leur emprise est en train de s’affaiblir et non pas de se renforcer, et leur âge d’or est bel et bien révolu. En 1995, les Etats-Unis pouvaient dévaster l’Europe de l’Est via l’OTAN, mais en 2013, ils durent ployer piteusement face à la Russie sur la question syrienne et sont actuellement vaincus en Ukraine. En 1967, Israël pouvait écraser cinq pays arabes en six jours, mais en 2000 et en 2006, ils connurent une déroute contre la résistance islamique libanaise, et dernièrement, ils ont été vaincus à Gaza même. Les acteurs de ces victoires face à Israël, qui combattent sur le terrain depuis des décennies (Hezbollah, Iran, Syrie, Gaza), sont des gens raisonnables et lucides, ils ont une expérience que vous n’avez pas, et sont donc bien plus qualifiés que vous pour parler de la situation, qu’ils ne décrivent pas en d’autres termes, à savoir qu’Israël est dans sa phase de déclin et voué à disparaître prochainement, et certainement pas à dominer le monde. Même des intellectuels occidentaux de renom parlent de la « destruction finale » d’Israël comme d’un fait probablement inévitable. Des autorités religieuses comme Sayed Ali Khamenei, Ayatollah, ou même Sayed Hassan Nasrallah, Hojatolislam, sont en outre des savants de l’Islam de tout premier plan. Pourtant, lorsqu’ils parlent de développements géopolitiques futurs et d’eschatologie, ils le font avec beaucoup plus d’humilité que vous, rappelant les précautions élémentaires à prendre lorsqu’on propose des analyses politiques ou qu’on interprète les traditions prophétiques et versets coraniques consacrés à la fin des temps. Mais malgré leur autorité, ils ne se sont jamais exprimés avec suffisance, et ils n’ont jamais exprimé de mépris à l’égard de vos semblables. Je vous prie donc de ne pas parler avec condescendance de personnes qui sont certainement bien plus savantes et bien plus légitimes que vous.
La France devient-elle totalitaire ?
Nous ne sommes pas aveugles, et mesurons parfaitement la gravité de la situation actuelle, tout comme nous sommes conscients du fait que les choses vont très certainement aller en empirant, à l’instar de la crise économique et du déclin programmé de l’Europe, qui seront propices à bien des excès inconcevables auparavant. Nous voyons déjà cela avec des procédures judiciaires dictatoriales contre la liberté d’expression, et même parfois orwelliennes, les enfants de 8 ans n’étant pas épargnés par le risque d’une accusation d’apologie du terrorisme. Quiconque peut être arbitrairement soumis à une procédure abusive, et même à des peines d’emprisonnement, comme pour cette caricature qui a valu une inculpation à un lycéen de 16 ans. Et nous sommes nombreux à nous être exprimés publiquement sur cette affaire et à avoir relayé des opinions discordantes vis-à-vis des hurlements & bêlements politico-médiatiques, sans céder à cette campagne d’intimidation, et donc à être passibles de poursuites. Mais est-ce une raison pour fuir ? De telles atteintes au droit ne se retrouvent-elles pas dans la majorité des pays, qui restreignent tous autant que possible les libertés ? Tous les régimes politiques, à l’exception des gouvernements authentiquement démocratiques qui sont très peu nombreux, font la même chose avec tout opposant, toute voix dissidente qui peut représenter un danger pour leur domination. Pour le coup, c’est vrai de la majorité des pays d’Orient et d’Occident – et surtout de tous les pays où vous souhaitez nous renvoyer, prétendant que ce sont « nos » seuls et véritables pays. Tous les citoyens doivent s’y taire sur les questions jugées sensibles. Que quiconque essaie d’aller tenir un discours dissident dans le berceau de l’Islam, en Arabie Saoudite, et il verra ce qui va lui arriver – il risque d’être emprisonné, torturé et exécuté, comme c’est le cas au Bahreïn. Ils nous emprisonneraient seulement pour avoir fait des actes d’adoration recommandés par l’ensemble des écoles de l’Islam, mais interdits par le Wahhabisme. Ils interdisent de prononcer toute parole de vérité, et sont du reste, à mon sens, les plus grands ennemis de l’Islam, bien pires que les Etats-Unis ou Israël, car les ennemis les plus dangereux sont toujours les ennemis intérieurs, la cinquième colonne. Et bien entendu, d’un endroit à l’autre, les sujets « tabous » peuvent changer (ici en France, c’est tout ce qui concerne Israël, comme dans beaucoup d’autres endroits, bien qu’à un degré inégalé), mais on peut les résumer dans l’idée de tout discours « anti-système », quel que soit le système, car nos principes et notre religion nous opposeront toujours à tout « système », quel qu’il soit, le système se définissant comme le règne d’une oligarchie oppressante qui bafoue les intérêts légitimes de la majorité du peuple. Oui, ils veulent nous faire taire, nous « convertir » à leur mode de pensée unique de déchéance morale et de vassalisation, faire de nous des moutons, mais nous suivrons l’exemple de notre Prophète Muhammad (saas) et nous résisterons, portant hautement et fièrement nos valeurs saines contre leur « valeurs » décadentes.
Et quoi que vous disiez, nous ne sommes pas sous Saddam Hussein, ils ne s’en prendront pas physiquement à nous ou à nos proches, ni ne nous emprisonneront en masse dans des camps de concentration ou de rééducation, ni dans un nouveau Goulag, certainement pas dans un futur proche ni même lointain, du moins pas à la seule échelle nationale. Car si un projet concentrationnaire tel que celui que vous laissez entendre se produisait (une hypothèse insensée), ils viendraient nous chercher où que nous soyons. Ils ne nous tueront pas, ni ne tortureront nos familles sous nos yeux – même les Etats-Unis ne font pas ça sur leur territoire, mais dans d’autres pays, notamment des Etats vassaux arabes : vous nous demandez donc littéralement de nous mettre à la merci de nos ennemis. Ici, en France, nous sommes toujours dans un Etat de droit, bien qu’ils essaient de le rogner de plus en plus, et parviennent effectivement à faire, ponctuellement, des choses iniques et impensables, il est tout de même bien plus difficile de bafouer les droits de l’homme (et donc les valeurs de l’Islam) en France que dans « nos » pays, où il n’y a souvent pas même l’apparence d’un Etat de droit. Le pire qu’ils puissent nous faire, et encore, seulement à certains d’entre nous, car un système concentrationnaire français n’est pas possible, sera de nous emprisonner pour quelques mois après des procédures abusives, et là, pour paraphraser le Prophète Yusuf (as), je récuserais le discours de vos semblables en ces termes : « Oh mon Dieu ! La prison me paraît plus désirable que ce à quoi [ils] m’invitent, et si tu ne me préserves pas de leurs plans, j’y cèderai et serai au nombre des ignorants. » (cf. Coran, XII, 33). Il n’y a que les lâches et les coupables qui fuient, et, dans ce contexte, les ignorants, ceux qui ne peuvent pas accomplir leur devoir, assumer leurs responsabilités et même évaluer objectivement la réalité de la situation et les risques prévisibles.
L’idée selon laquelle nous aurions le choix entre fuir maintenant, tant qu’il en est encore temps, et nous voir interdire toute sortie du territoire et soumettre à un emprisonnement à une échelle massive – c’est-à-dire, pour l’exprimer en toutes lettres, à une politique d’éradication – contredit toutes les données factuelles et rationnelles. Certes, des individus comme Marine Le Pen ou Aymeric Chauprade présentent effectivement les choses de manière apocalyptique, invoquant, après Bush, une guerre entre l’Islam et l’Occident, et affirmant que même des citoyens français comme moi devront renoncer à l’une de leurs nationalités et/ou faire un choix entre « diluer » leur foi et quitter la France – bon courage à eux pour obtenir l’un ou l’autre, de gré ou de force ! Mais d’une part ils ne sont pas au pouvoir, et d’autre part, même s’ils y arrivaient (ce qu’on ne peut pas exclure), et même s’ils étaient assez insensés pour essayer de mettre en œuvre leur programme de campagne et donc de bafouer la Constitution et le droit international, ils rencontreraient une résistance farouche de la part de bien des catégories de la population et de bien des acteurs internationaux. Il est du reste hautement douteux qu’ils essaient, car en toute vraisemblance, ils se révéleraient comme tous les autres partis lorsqu’ils accèdent au pouvoir, ne changeant véritablement que leur vie et celle de leurs proches, et ne s’empresseraient nullement de tenir les promesses populistes ignobles faites à un électorat souvent crédule, pathétique d’ignorance et/ou méprisable d’ignominie. Mais donnons du crédit à cette vision apocalyptique surréaliste et admettons même l’impensable, à savoir qu’ils réussissent, eh bien le pire qui pourrait alors se produire serait une expulsion de ces populations, exactement ce qu’eux et vous souhaitez et préconisez (ce qui me fait penser que vous pourriez être le pendant musulman des Judenräte, ces Juifs ayant collaboré avec les nazis pour le plus grand malheur des Juifs d’Europe, et dans les meilleurs intérêts de l’édification d’Israël). Il n’y a donc aucune raison de se précipiter, même dans le cadre de vos prédictions extravagantes et irréalisables. Irréalisables, car tout cela ne pourrait se produire qu’après une guerre civile, et probablement plusieurs guerres internationales, les « pays d’accueil » ayant le droit et même le devoir de refuser un tel afflux de réfugiés qui déstabiliserait gravement leurs sociétés, ce qu’ils feront sans le moindre doute. La France ne pourrait en sortir que ravagée et exsangue, et le fait que ces évidences soient passées sous silence souligne le degré d’ignorance et d’aveuglement des néo-fascistes qui votent pour l’extrême droite en croyant que cela les débarrassera de leurs compatriotes d’origine étrangère et redonnera la prospérité à la France, comme si les deux questions étaient liées, et comme s’il pouvait y avoir un vainqueur dans une guerre civile qui dévasterait durablement le pays. Seuls des inconscients – ou des ennemis – peuvent souhaiter de tels développements. Dans le monde réel, des déchéances de la nationalité massives seront très difficiles à mettre en place de manière abusive par tout gouvernement, quel qu’il soit, mais c’est une possibilité qui ne change rien dans le cadre de vos fantasmagories : plutôt que de partir, attendons de nous faire expulser après avoir opposé toute la résistance dont nous sommes capables, au moins l’honneur et le devoir et le bon sens seront-ils saufs.
Oui, le gouvernement français – comme tout gouvernement en de telles circonstances – va profiter de la situation pour faire passer des lois iniques, restreindre les libertés, arrêter des innocents, les emprisonner sans raison, déchoir des citoyens de leur nationalité, mais cela restera à une échelle limitée, et cela ne parviendra pas à faire taire les voix dissidentes, au contraire. Oui, on voit qu’ils essaient de nous faire peur, de nous habituer à une présence militaire, etc., mais ce n’est que la tentative désespérée du gouvernement le plus méprisé de l’histoire de France pour retrouver un semblant de légitimité, de renforcer son « emprise » affaiblie sur quelque chose qui tombe déjà en pièces, à savoir sa façade de respectabilité et de légitimité sur le plan intérieur, et, au plan international, le système de domination mondial impérial qui usurpe le nom de démocratie. Fuir maintenant, alors que la victoire est proche ?  Certainement pas. Nous ne sommes ni lâches, ni serviles, ni stupides. Nous sommes arrivés jusque-là, nous voulons en voir la fin et jouer un rôle actif dans le dénouement.
  

La place des musulmans en France
Votre appel s’inscrit clairement dans le sillage des manipulations qui ont suivi l’attaque contre Charlie Hebdo, indépendamment des faits, ce qui fait le jeu desdits manipulateurs et nous empêche de poser les véritables questions. Doit-on vraiment se sentir coupables à cause de l’affaire Charlie Hebdo ? Se sentir responsables, même indirectement, parce que nous aurions un lien avec le terrorisme du fait de notre religion, comme osent le défendre d’ignobles ignares qui auraient certainement été les plus acharnés des antidreyfusardslorsque la mode française était à l’opprobre des Juifs ? Devons-nous faire des excès de zèle, nous mettre au premier rang des manifestants et scander « Je suis Charlie » comme le font des millions de moutons et des agents de contrôle ? Si nous devons effectivement nous sentir coupables, c’est en tant que Français, et non en tant que musulmans, car notre religion est claire quant au terrorisme, alors que notre gouvernement reste un des principaux soutiens et apologistes du terrorisme, de la Libye à la Syrie – sans même parler d’Israël – et qu’il est le vassal de la plus grande puissance terroriste au monde. Ce ne sont pas les victimes mais les coupables qui doivent baisser la tête, s’excuser ou s’exiler. Nous n’avons pas besoin de manifester avec Charlie et les terroristes contre le terrorisme, d’abord parce que nous sommes opposés à tout ce que représente Charlie, comme le sont tous les hommes lucides et dignes, et ensuite parce que nous sommes conséquents et qu’en tant qu’arabo-musulmans, nous sommes les premières victimes du terrorismewahhabite créé et armé par l’Occident. Nous le dénonçons depuis des années, nous faisant accuser de soutenir les crimes de guerre en Syrie par ceux-là même qui glorifiaient le terrorisme du Front Al-Nosra, et qui, aujourd’hui, prétendent avoir changé leur fusil d’épaule et combattre l’Etat Islamique à nos côtés – mais nous ne sommes pas dupes. Nous avons donc toutes les raisons d’avoir la tête haute, car ce qui se passe confirme nos analyses et nos prédictions, à savoir que qui sème le vent récolte la tempête. Et nous continuerons à soutenir fièrement la véritable alliance anti-terroriste mondiale – Syrie, Iran, Hezbollah, Russie, etc.
Il serait absurde de fuir la France, notre pays, vers d’autres continents où nous ne pourrions rien faire, sinon y attendre, les bras croisés, que la justice règne dans le monde. Devons-nous attendre passivement l’arrivée du Mahdi et du Messie (as) au lieu de leur préparer le terrain par nos actions et de nous efforcer d’être dignes de faire partie de leur communauté ? Je préfère largement rester où je suis et agir et lutter pour le plus grand bien de ma famille, de ma communauté et de mes compatriotes, croyants ou pas, car je crois sincèrement que les populations d’origine immigrée peuvent jouer un rôle non négligeable dans le redressement de la France et contribuer à la relever de sa décadence politique et morale et à la faire changer d’orientation et renouer avec une souveraineté authentique. Les populations arabo-musulmanes sont restées attachées à leur identité, à leurs traditions et à leur dignité, tant de choses essentielles dont la France et les Français se voient dénier par la mondialisation économique, politique et culturelle et l’impérialisme américain, et elles peuvent aider la France à renouer avec ses racines et ainsi la replacer dans le « bon » camp, celui qui défend l’indépendance des Nations, le droit international, les valeurs traditionnelles et le multiculturalisme, et qui va triompher avec la Grâce de Dieu. Si le Mahdi doit revenir avec Jésus, le Messie (as), n’est-ce pas pour unir les Musulmans, les Chrétiens et tous les hommes libres et dignes de ce monde derrière la bannière de la vérité et de la justice ? N’étions-nous pas unis, en France même, avec nos frères et compatriotes de toutes confessions pour lutter contre le mariage homosexuel ? Ce n’est pas le dernier combat que nous mènerons ensemble. Plus nos ennemis deviennent offensifs, plus nous serons unis, car nous avons besoin les uns des autres, et nous avons beaucoup à faire.
Aujourd’hui, la Grèce et l’Espagne constituent le modèle de ce qui nous attend, non seulement quant aux politiques d’austérité que les gouvernements vont essayer de nous imposer, avec pour cible principale les catégories les plus vulnérables de la population (quelle que soit leur appartenance ethnique et religieuse, et qu’elles soient Charlie ou pas), mais également comme l’espoir de voir l’émergence de nouvelles forces politiques grâce aux mouvements de résistance populaires et patriotes qui ne manqueront pas de se créer face à Bruxelles et à Washington, et desquels nous autres, musulmans et surtout Français, grossirons les rangs dans l’intérêt de tous. L’Islam n’est que le bouc émissaire, comme il y a toujours un bouc émissaire en temps de crise pour faire diversion et cacher les vrais problèmes, mais cela ne marche qu’un temps, et à la fin ce sont les plus démunis qui paient, qui se retrouvent les seules victimes. Car ce n’est pas seulement l’Islam qui est attaqué, mais bien les libertés, les droits sociaux, la souveraineté et les valeurs traditionnelles, et c’est le peuple français dans sa majorité qui sera victime des politiques économiques et sociales oppressives de demain.
Nous sommes nombreux à avoir compris que les véritables questions ne sont pas d’ordre religieux ou civilisationnel, mais d’ordre économique et social – et ce n’est du reste pas nouveau et ces questions jalonnent toute l’histoire de France depuis 1789 : le peuple et ses revendications légitimes ont toujours été détournés de leurs ennemis réels – les banques – vers des ennemis fictifs intérieurs (l’Eglise, les Juifs…) ou extérieurs (Robespierre le dénonçait déjà en 1792, de même que Jules Vallès en 1883 à propos du Tonkin). Et chaque fois qu’il s’est réveillé, ledit peuple a été passé par les armes, du 17 juillet 1791 au 28 mai 1871. Comment abandonner nos amis, alliés et compatriotes dans cette situation, ceux qui n’ont nulle part où aller (en considérant que nous ayons quelque part où aller, ce qui n’est pas du tout le cas) ? Ce serait une fuite honteuse, un abandon indigne de tout individu qui se respecte, et de tout musulman. Et du reste, ce ne serait pas avisé, car il n’y a rien d’unique dans l’opprobre jeté sur l’Islam aujourd’hui. Chaque époque, chaque lieu a eu son « bouc émissaire », son « Juif », son « Arabe ». A la fin du XIXe siècle, un grand écrivain comme Emile Zola était décrit par Jacques Bainville en des termes extrêmement racistes à cause de ses origines étrangères : « ce demi-italien, quart de grec, trois ou quatre fois métis, n’est pas un bel échantillon de l’humanité ». Zola a en effet suscité des haines inexpiables, mais il a bravement résisté, en France comme à l’étranger lorsqu’il fut effectivement contraint à l’exil. Mais n’a-t-il pas fini au Panthéon, exalté pour sa plume et sa défense de Dreyfus[2], se révélant plus « Français » que les Français par son attachement aux valeurs éternelles de liberté, de vérité et de justice ? Et on pourrait multiplier les exemples, mais il y a trop à dire pour que je puisse faire plus qu’effleurer la matière, du moins dans le cadre de cet écrit.
Soulignons simplement le fait que la plupart des déclarations anti-immigration, dénonçant l’islamisation de la France et de l’Europe, le « grand remplacement », ne sont rien moins qu’ignorance et refus dune réalité inéluctable, et traduisent souvent une méconnaissance grossière de l’histoire de France et du monde en général, qui est un métissage permanent des peuples et des cultures. Cest là pour ainsi dire une loi naturelle. Les « identitaires » devraient peut-être demander à ne plus être appelés les « Français », car après tout, les Francs étaient originellement un peuple germanique qui s’est installé en Gaule. Et ils devraient certainement revenir à la religion gauloise originelle, car l’héritage judéo-chrétien est d’origine sémite. Ce refus de l’autre et de lévolution des sociétés est une absurdité, une aberration, ce qui était rejeté un jour devenant ensuite une norme pleinement acceptée. Ce n’est qu’une question de temps, de patience et d’efforts, car il n’y a aucune incompatibilité entre les valeurs de l’Islam (authentique) et celles de la France (authentique), bien au contraire. Certes, nous rejetons le laïcisme « à la française », qui est, depuis les Encyclopédistes[3], 1789 et Jules Ferry, une offensive ouverte contre l’identité historique de la France (« la fille aînée de l’Eglise ») et contre la religion[4], mais nous nous accommoderions parfaitement du principe de laïcité en soi, de même que nous nous accommoderions de tout régime qui garantirait la liberté de croyance et de culte. Quant au fantasme de l’islamisation de la France ou de l’Europe, et de l’avènement d’un gouvernement islamique, quiconque connaît les principes de base de l’Islam sait que seule une adhésion massive de la population peut permettre qu’un Etat Islamique authentique soit proclamé, non pas à 50,1 % des suffrages exprimés comme le prétendent les faux standards pseudo-démocratiques en vigueur en Occident, mais plus de 80% des voix de l’ensemble de l’électorat, comme en Iran en 1979 où la République Islamique fut plébiscitée par plus de 90% de la population. L’exemple du Hezbollah au Liban, pays majoritairement musulman mais divisé entre sunnites et chiites, avec une minorité chrétienne, l’illustre clairement : cette puissance militaire formidable ayant humilié deux fois Israël serait tout à fait capable de prendre le pouvoir au Liban si elle le souhaitait, mais les exigences de l’Islam en feraient un péché irrémissible, et il n’est nullement question pour eux d’y ériger un Etat islamique, ni dans un futur proche, ni dans un futur lointain, mais simplement de contribuer à assurer la stabilité et la cohésion de cet Etat multiconfessionnel.
Nous ne sommes pas une cinquième colonne, nous n’œuvrons pas contre la France mais avec elle, avec la France authentique, celle de Jeanne d’Arc contre Charles VII, celle de Rousseau contre Voltaire et les Encyclopédistes, de Robespierre contre Danton et les Thermidoriens, de la Commune contre Versailles, de Lamartine et Hugo contre Cavaignac, de Jules Vallèscontre Jules Ferry, de Jaurèscontre Solages et Poincaré, de de Gaulle contre Pétainet contre tous les traîtres apatrides qui l’ont précédé et suivi à la tête de la France. Si nous devons être opprimés et vaincus comme ils le furent, ce sera un honneur. Mais nous ferons tout ce que nous pourrons pour relever leur mémoire et leur héritage bafoués, et reprendre leur flambeau, aux côtés de tous ceux qui mènent un combat similaire en France et dans le monde, et par tous les moyens légaux. Et n’en déplaise aux frontistes, Zemmour et autres Houellebecq, si cette France-là est victorieuse, cette France à laquelle nous sommes fiers d’appartenir et pour laquelle nous sommes prêts à lutter, en ce qui nous concerne, ses rues, écoles et places publiques pourront porter fièrement ces noms-là, que nous honorons à la fois en tant que Français et en tant que musulmans.
Les enseignements de l’Islam
Pour finir, je souhaiterais dire un mot sur votre manière de vous exprimer et de transmettre vos idées. Sans forcément remettre en cause votre bienveillance et votre honnêteté, on pourrait objecter que lorsqu’on prétend dicter aux gens ce qu’ils doivent faire de leur existence même, leur ordonnant de bouleverser toute leur vie et de plier bagages en direction de l’inconnu, ce qui est tout de même une action drastique, on ne devrait peut-être pas être si catégorique, paternaliste et condescendant. Et ce d’autant plus que comme j’ai essayé de le montrer, ce que vous imposez aux gens est tel que le Prophète (saas) lui-même ne l’a jamais imposé à quiconque, et moins encore dans de telles proportions et conditions. Je tiens à affirmer que l’on peut tout à fait ne pas être d’accord avec vous, rester en France et même à Paris (comme c’est mon cas), non pas parce que l’on serait des amoureux de ce bas-monde qui vendraient leur religion contre un gain matériel (ce qui est doublement faux – venez donc vivre à Paris – et constitue une présomption insultante), mais, au contraire, parce qu’on considère avec bien plus de raison que la raison, la justice, la responsabilité et la religion même exigent de nous que nous restions où nous sommes et y œuvrions. Ou plutôt que nous continuions d’agir, car nous ne sommes pas soumis et passifs comme vous le prétendez, nous marchons la tête haute, et nous n’allons certainement pas céder gracieusement aux vœux de ceux qui nous désignent comme ennemis alors qu’ils ne pourraient les obtenir de nous ni par l’intimidation, ni par la force, d’autant plus que cela équivaudrait à un reniement de tous les principes humains universels et de toutes les lois divines. On peut être raisonnable, attaché à ses principes et à sa religion, lucide au sujet de ce qui se passe autour de nous (et qui n’est certainement pas anodin) et cependant être en totale opposition avec vous. Votre arrogance, votre mépris et vos rires sarcastiques sont on ne peut plus malvenus, et n’ont rien à voir avec les enseignements de l’Islam.

Nous avons la responsabilité de veiller à notre image, à l’image que nous donnons des musulmans, surtout en ces temps où de grands efforts sont réalisés pour nous décrire comme des personnes illuminées, étroites d’esprit, réactionnaires et insociables, qui ne peuvent cohabiter avec personne, et pas même entre eux (car l’Etat Islamique tue avant tout des musulmans). Oui, nous pouvons coexister avec les autres n’importe où, nous pouvons œuvrer dans le sens du bien commun avec nos concitoyens en Occident, même en France, bien que ce pays ait une histoire toute particulière pour ce qui est de l’oppression de la religion. Mais tout comme les chrétiens sont parvenus à survivre et à préserver leurs croyances et leurs traditions malgré les violentes tempêtes qu’ils ont dû traverser, nous parviendrons également à le faire et nous bénéficierons pour cela de leur aide et de leur expérience. Nous devons savoir que nous avons beaucoup d’amis, en France et partout dans le monde, en Occident comme en Orient, et nous devons faire attention à ne pas tomber dans les pièges de nos ennemis. Et à la fin, après avoir pondéré tous les facteurs et pris notre décision, nous devons nous en remettre à Dieu le Très-Haut et l’Exalté qui n’abandonne jamais ceux qui comptent sur Lui, et qui est un Secours suffisant contre toutes les coalitions hostiles, si redoutables fussent-elles.
  

Conclusion
En conclusion, nous, musulmans de France, sommes pleinement conscients et éveillés face à tout ce qui se passe. Nous ne sommes ni indifférents, ni insouciants, ni passifs, ni intimidés, ni effrayés, ni soumis. Nous devons effectivement devenir de plus en plus présents et actifs, mais il n’est pas pertinent de nous décrire comme étant désemparés, incapables de voir ce que sont nos devoirs et comment les honorer. Nous sommes nombreux à avoir pris des initiatives depuis longtemps, et nous allons être de plus en plus investis, de mieux en mieux organisés afin de faire face aux défis actuels et futurs, avec force, confiance, discernement et sérénité. Et nous ne sommes pas seuls, bien des gens nous considérant déjà comme des individus et compatriotes à part entière, et ne nous renvoyant pas à notre condition d’arabes et/ou de musulmans. Nous avons et aurons à nos côtés toutes les bonnes volontés, qu’elles soient musulmanes, chrétiennes ou autres, toutes les croyances – et non-croyances – et toutes les catégories de la population œuvrent et continueront à œuvrer à nos côtés dans l’intérêt de la France et de la majorité de ses citoyens, et pour un monde meilleur.
Nous, musulmans de France, pouvons prendre nos vies en main, et bien que nous accueillions volontiers tout conseil bienveillant de quiconque, et soyons reconnaissants pour toute aide respectueuse qui nous est proposée, nous rejetons catégoriquement tout paternalisme, nous n’autorisons personne à nous prendre de haut ou à nous dicter notre conduite, et à la fin, nous avons et exerçons le droit de prendre nos propres décisions, car personne ne connaît notre situation mieux que nous. L’écrasante majorité des musulmans de France – et du monde – n’a jamais entendu parler de vous, et considèrerait vos exhortations à l’émigration sinon avec dédain, du moins avec amusement, et ce avec raison. Votre audience, marginale, est surtout non-musulmane, constituée de gens qui peuvent être de bonne foi et sont séduits par certaines de vos analyses géopolitiques, mais sont ignorants de l’Islam et vous accordent un crédit que vous n’avez pas – sans parler de ceux qui instrumentalisent votre discours dans un agenda précis. J’espère sincèrement que votre notoriété ne va pas grandir, au contraire, car nous n’avons pas besoin de tels discours insensés et incendiaires. Mais quoi qu’il en soit, ce sera notre responsabilité que de les dénoncer et de les réfuter publiquement, de révéler tout usurpateur et tout manipulateur pour ce qu’il est, et nous l’assumerons si Dieu le veut.
Par avance, je vous remercie pour votre attention.
Que Dieu nous guide et nous renforce sur le droit chemin.

Message forcené de « Cheikh » Imran Hussein en addendum à son appel à la Hijra :


« Paix sur vous !

Les Français (de souche) Musulmans (convertis) ont aussi l’obligation de suivre la Sunna (tradition prophétique) de l’émigration depuis les endroits hautement dangereux pour leur liberté, leurs personnes et leur foi, vers des endroits ou un Musulman pourra retrouver la sécurité de la personne et de la foi, de même que la liberté de répondre de façon appropriée à l’oppression et au mal.
Les Musulmans d’origine Nord Africaine qui résident actuellement en France, peu importe qu’ils soient nés ou non in France, devraient non seulement émigrer hors de la France pour revenir en Afrique du Nord, et chercher refuge dans la campagne profonde Marocaine, Algérienne, Tunisienne, mais ils devraient aussi assister les Français natifs (convertis/de souche) pour qu’ils puissent effectuer cette émigration, cela fait aussi partie de la Sunna. 
Il se peut qu’il ne reste que peu de temps avant que le gouvernement français ne soit FORCÉ de bannir ce genre d’émigration hors de France.
Tout ce qu’ils ont à faire c’est de bloquer votre départ par air ou par mer en déclarant que votre nom est sur une liste d’interdits de vol ou d’interdits de quitter le territoire français.
Ceux qui ne peuvent pas quitter la France, et cela quel-qu’en soit la raison, devraient quitter les villes et chercher la sécurité de la personne et de la foi dans la campagne profonde française.
Ceux qui insistent à rester dans les villes, comme Paris, ont le droit de le faire et nous ne les critiquons pas. Cependant il serait bien fourbe de la part de pareils gens de tenter d’empêcher ceux qui souhaitent émigrer hors de France ou hors des villes françaises de le faire.
avec toute mon affection,
Imran N. Hosein »


[1] Voir ici à partir de 50,03 : https://www.youtube.com/watch?v=vjV6j1T3iy8 : « La Malhama est donc la guerre nucléaire qui approche. Nous savons qu’elle arrive car notre Prophète l’a prophétisée. Je pensais que c’était dans 5 à 10 ans mais voilà que j’ai eu un rêve que j’ai déjà partagé avec vous : j’étais en Iran pour une conférence en septembre et j’ai fait ce rêve deux fois dans la même nuit. Normalement, je ne partage pas mes rêves avec le public. NON ! Mais je l’ai fait cette fois-là parce que je crois que ce rêve m’a été révélé [sic] afin que je le confie aux autres. J’ai vu une guerre nucléaire. J’ai vu des missiles nucléaires tirés vers le ciel. Deux fois dans la même nuit. Et j’ai ensuite vu le Pakistan y prendre part parce que ceux qui veulent continuer à diriger le monde pour donner finalement à Israël le moyen de diriger le monde ne peuvent permettre au monde musulman d’avoir des armes nucléaires ! »

[2] Suscitant l’indignation d’un Léon Daudet, qui dénonçait la « honte suprême » que constituait cet honneur rendu au « grand métèque protecteur du traître juif. »

[3] Rappelons que Voltaire prétendait éradiquer non pas le fanatisme ou le cléricalisme, mais bel et bien le christianisme, qu’il œuvra pour la mise au ban et la mise à mort de Rousseau, qui avait l’audace de ne pas penser comme lui sur les questions sociales et religieuses, et qu’il couvrait Jeanne d’Arc d’immondices dans sa Pucelle.

[4] « Les rois conspirent toujours pour assassiner l’humanité : s’ils ne peuvent plus défigurer la Divinité par la superstition, pour l’associer à leurs forfaits, ils s’efforcent de la bannir de la terre pour y régner seuls avec le crime. » Robespierre, Second discours pour la fête de l’Etre Suprême, 8 juin 1794.